{"id":159,"date":"2020-12-16T17:55:00","date_gmt":"2020-12-16T16:55:00","guid":{"rendered":"https:\/\/zabal.net\/?p=159"},"modified":"2025-03-31T11:15:24","modified_gmt":"2025-03-31T09:15:24","slug":"159","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/zabal.net\/index.php\/2020\/12\/16\/159\/","title":{"rendered":"La dame de Mel"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><p>S\u00e9lection Short \u00c9ditions<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Na\u00eetre avec un titre de noblesse, avoir pour p\u00e8re le plus haut repr\u00e9sentant de l\u2019ordre religieux, pousser au sein d\u2019une m\u00e8re aimante, \u00eatre choy\u00e9 par ses s\u0153urs, voil\u00e0 l\u2019entame d\u2019une vie heureuse. Quand la beaut\u00e9 vient en compl\u00e9ment, que l\u2019audace vous habille, que l\u2019orgueil vous pare, mais que les fruits de l\u2019arbre \u00e0 souhait ne comblent plus votre app\u00e9tit, alors le destin vous m\u00e8nera inexorablement au drame.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 d\u2019accompagner Mild dans sa conqu\u00eate amoureuse parce qu\u2019il \u00e9tait mon ami et que son dernier caprice avait le parfum d\u2019une odyss\u00e9e. Mon quotidien de jeune capitaine de l\u2019arm\u00e9e n\u2019\u00e9tait rythm\u00e9 que par les levers et les couchers de soleil, des t\u00e2ches administratives et des entra\u00eenements aussi barbants qu\u2019inutiles. Le pouvoir \u00e9tait assis et les populations barbares libres et assujetties se tenaient tranquilles. Je m\u2019ennuyais dans la routine, comme Mild, bien que la sienne se d\u00e9roul\u00e2t plus agr\u00e9ablement, mais comme il le r\u00e9p\u00e9tait souvent&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c0 l\u2019usage, on s\u2019ennuie de tout&nbsp;\u00bb. Le fils du Grand pr\u00eatre Cekatre n\u2019avait que dix-sept ans quand il d\u00e9cida de prendre pour \u00e9pouse la dame de Mel, la souveraine d\u2019une communaut\u00e9 de femmes qui vivait en autarcie sur un \u00eelot de roche au large des c\u00f4tes de Blem. La l\u00e9gende vantait sa beaut\u00e9 et la disait immortelle. Mild r\u00eavait d\u2019une descendance unique et il se lan\u00e7ait \u00e0 sa conqu\u00eate. Aucun bruit n\u2019avait jamais couru sur l\u2019envie de la dame de Mel de prendre un quelconque \u00e9poux. Un seul de ses d\u00e9sirs \u00e9tait su, celui de rester \u00e9loign\u00e9e des affaires des continentaux. Mild s\u2019en fichait. Son p\u00e8re ne s\u2019en inqui\u00e9tait pas davantage. Le premier avait le d\u00e9sir d\u2019un mariage prestigieux et le second &#8211; qui avait trop d\u2019enfants pour se souvenir de leurs pr\u00e9noms &#8211; appr\u00e9ciait l\u2019ambition de celui-l\u00e0. La m\u00e8re de Mild et ses s\u0153urs le mirent en garde. Une communaut\u00e9 si ancienne avait certainement des traditions \u00e0 d\u00e9fendre. Sa seule revendication, ne pas \u00eatre d\u00e9rang\u00e9e &#8211; un v\u0153u qui ne causait de tort \u00e0 personne &#8211; devait \u00eatre respect\u00e9e. Mild ne voulait pas l\u2019entendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions trois jours de provision pour chevaucher jusqu\u2019\u00e0 Longlem, le petit village portuaire o\u00f9 nous devions embarquer. Trois jours de provision pour nous, qui voyagions \u00e0 deux, \u00e9quivalaient \u00e0 une semaine de nourriture pour une famille de paysans, repas de f\u00eate inclus. Nous \u00e9tions en plus re\u00e7us comme il se devait dans les villes que nous traversions et nous avions pris le temps d\u2019une matin\u00e9e de chasse, couronn\u00e9e par la prise d\u2019un sanglier. \u00c0 notre arriv\u00e9e \u00e0 Longlem, cinq jours s\u2019\u00e9taient \u00e9coul\u00e9s, et \u00e0 part les bouteilles de liqueur et d\u2019eau-de-vie, rien ne manquait \u00e0 notre r\u00e9serve. Manger n\u2019\u00e9tait pas mon plaisir. Je m\u2019y pliais par n\u00e9cessit\u00e9 ou pour partager des moments de camaraderie. Depuis la naissance, je souffrais d\u2019anosmie. Je n\u2019avais pas d\u2019odorat.<\/p>\n\n\n\n<p>Longlem abritait un groupement de p\u00eacheurs qui n\u2019avait pas l\u2019habitude de recevoir la visite d\u2019hommes de rang. Seuls des voyageurs curieux venaient observer, les jours de beau temps, les lames rocheuses qui prot\u00e9geaient l\u2019\u00eelot de Mel et qui s\u2019\u00e9levaient comme des montagnes abruptes sur la surface de l\u2019oc\u00e9an. Le village et ses cottages s\u2019\u00e9talaient en longueur sur une plage de galets. Le mauvais temps retenait ses habitants \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Ils avaient d\u00e9laiss\u00e9 leurs barques et pr\u00e9f\u00e9raient la chaleur du foyer \u00e0 la fureur cinglante des vents charg\u00e9s d\u2019embruns. Les navires \u00e0 flots dansaient, se soulevaient, tournaient autour de leur amarre. Nos fourrures nous prot\u00e9geaient de la temp\u00eate, mais l\u2019humidit\u00e9 s\u2019\u00e9tait gliss\u00e9e sous nos v\u00eatements et nous gla\u00e7ait la peau. Je frappai \u00e0 la porte de la premi\u00e8re demeure. Une fum\u00e9e blanche, \u00e9paisse, sortait de la chemin\u00e9e. Elle \u00e9tait violemment chass\u00e9e par les rafales.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Allez \u00e0 l\u2019auberge&nbsp;! Face au ponton&nbsp;! Ici, nous ne pouvons vous recevoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le ton \u00e9tait ferme, mais cordial. Mild et moi portions la marque de l\u2019Ordre, une main blanche peinte sur l\u2019\u00e9pauli\u00e8re. Notre interlocuteur ne s\u2019en \u00e9tait pas effray\u00e9. Nous brav\u00e2mes un dernier rideau de pluie pour gagner l\u2019auberge qui \u00e9tait d\u00e9serte. Une b\u00fbche se consumait dans l\u2019\u00e2tre. Pendant que nous nous d\u00e9barrassions de nos v\u00eatements tremp\u00e9s, un homme se pr\u00e9senta.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Jamais les voyageurs ne viennent quand les \u00e9l\u00e9ments sont d\u00e9cha\u00een\u00e9s, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait grand et \u00e9lanc\u00e9. Une longue moustache fine tombait plus bas que son menton.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mild est le fils du Grand pr\u00eatre Cekatre, dis-je. Nous voulons lier connaissance avec la Dame de Mel.<\/p>\n\n\n\n<p>Les enfants de l\u2019aubergiste sortirent de leur cachette.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Montez au grenier et ramenez du bois&nbsp;! ordonna le p\u00e8re. Nos clients sont de marque.<\/p>\n\n\n\n<p>Les flammes nous r\u00e9chauff\u00e8rent vite. Pour paiement, nous offr\u00eemes nos provisions.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Le mauvais temps pass\u00e9, nous r\u00e9tribuerons un passeur pour \u00eatre conduits, dit Mild.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait command\u00e9, mais son souhait ne pouvait \u00eatre exauc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Personne ne prend la mer pour l\u2019\u00eelot, r\u00e9pondit gravement l\u2019aubergiste. Nos embarcations sont pr\u00e9cieuses et elles ne reviendront pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Alors nous en paierons une et nous vous la ram\u00e8nerons, dit l\u2019h\u00e9ritier.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous mourrez de rencontrer la communaut\u00e9. Nul n\u2019a jamais fait le voyage retour.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Un au moins a r\u00e9ussi puisque nous savons qu\u2019elle existe&nbsp;! r\u00e9pliqua Mild.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Autrefois, les dames sont venues pour mettre nos p\u00e8res en garde.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Contre quoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Installez-vous&nbsp;! Nous partagerons les fruits de la mer. Mais que personne ne vienne nous d\u00e9ranger&nbsp;!&nbsp;\u00bb Ainsi avait parl\u00e9 la Dame de Mel.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Avez-vous ob\u00e9i&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Quand nous le pouvions.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Nous emp\u00eacherez-vous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;L\u2019\u00e9pauli\u00e8re\u2026 Vous \u00eates quelqu\u2019un. Nous ne prendrons pas ce risque.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\u00c0 mon retour, la dame de Mel sera mon \u00e9pouse.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019aubergiste ne put s\u2019emp\u00eacher de sourire. Ses deux enfants, eux, \u00e9taient effray\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Faites comme il vous plaira, dit l\u2019homme. Ma barque est \u00e0 vous. Demain, la temp\u00eate sera calm\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>La pluie s\u2019abattait sans discontinuer. Les nuages \u00e9taient sur nous, gris et denses. Les vagues gonflaient et d\u00e9ferlaient rudement sur la gr\u00e8ve. Elles lessivaient les galets, les faisaient crisser. \u00c0 chaque attaque, le ponton disparaissait sous les flots. \u00c0 la vue de ce spectacle, mes jambes perdaient leur force. La chemin\u00e9e, le feu, le bois, la pierre \u00e9taient rassurants. L\u2019immensit\u00e9 des flots d\u00e9cha\u00een\u00e9s \u00e9tait terrifiante.<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit, j\u2019entendis le vent perdre son souffle. Je ne dormais pas. J\u2019allais accomplir cette qu\u00eate contre la raison avec la peur au ventre. Quand le soleil darda ses premiers rayons sur mon visage, Mild \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 lev\u00e9. Je le voyais dehors, pr\u00eat pour le d\u00e9part. Je trouvai mes v\u00eatements secs et rejoignis l\u2019aubergiste qui fixait les avirons. Mes jambes ne voulaient pas me porter jusqu\u2019\u00e0 l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne la reverrai pas, dit notre h\u00f4te en contemplant son embarcation.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;La Main Blanche vous d\u00e9dommagera, r\u00e9pondit Mild en montant \u00e0 bord.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Elle va perdre un enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Deux, si mon capitaine parvient \u00e0 me rejoindre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il riait pendant que je luttais contre l\u2019effroi. Mes pieds \u00e9taient plus lourds que deux blocs de pierre. Je ne savais pas nager et j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 en train de me noyer. Je respirais de l\u2019eau. Je levai les yeux au ciel pour retrouver un peu de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. Les oiseaux volaient au-dessus des terres, ils fuyaient la mer&nbsp;! Mon ami se moquait. J\u2019arrachai difficilement mes pieds au confort du sol. Mes jambes, dans l\u2019eau, \u00e9taient encore plus pesantes. Je remportai finalement mon combat contre la peur et montai dans la barque. Mild ramait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Les villageois nous observent, dit-il. Je sais ce qu\u2019ils pensent.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019observais l\u2019horizon.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ils nous reverront bient\u00f4t, r\u00e9pliquai-je pour me rassurer.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00eelot restait invisible dans la brume, mais les lames de roche qui le prot\u00e9geaient entrav\u00e8rent vite notre progression. Nous devions les contourner, mais d\u2019autres, \u00e0 fleur d\u2019eau, nous arr\u00eat\u00e8rent. Ces remparts \u00e9taient partout. Ils formaient un mur d\u2019enceinte sous-marin.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Marchons&nbsp;! commanda Mild.<\/p>\n\n\n\n<p>Je crus qu\u2019il avait perdu la raison. Il se d\u00e9shabilla et sauta. Il avait pied.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ne crains rien&nbsp;! dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait facile pour lui. Je mis la t\u00eate sous l\u2019eau et constatai que la barque glissait pr\u00e8s du fond.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Le dos d\u2019un animal gigantesque&nbsp;! affirma mon compagnon.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;N\u2019allons pas le r\u00e9veiller&nbsp;! r\u00e9pliquai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>Je sautai \u00e9galement, dans un acte h\u00e9ro\u00efque. J\u2019avais de l\u2019eau jusqu\u2019\u00e0 la taille. La brume se dissipa et nous v\u00eemes appara\u00eetre la citadelle de roche de la Dame de Mel. Elle \u00e9tait grossi\u00e8rement sculpt\u00e9e par les vents et les mar\u00e9es. La lave avait jailli des profondeurs et la mer l\u2019avait fig\u00e9e. Des d\u00f4mes, des pics et des contreforts s\u2019\u00e9taient form\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qui peut vivre ici&nbsp;? demandai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;On nous surveille, r\u00e9pondit Mild.<\/p>\n\n\n\n<p>De quoi parlait-il&nbsp;? Il n\u2019y avait pas plus de vie \u00e0 l\u2019horizon que d\u2019oiseaux dans le ciel. Il me fit signe de regarder sous l\u2019eau. Les reflets du soleil \u00e0 la surface blessaient mes yeux. Je les fermai pour les rouvrir en dessous. Ma vue se troubla. Je ne voyais rien d\u2019autre que des scintillements.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Des poissons, lan\u00e7ai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>Mild riait. Soudain, une main se ferma sur ma cheville. Je ne bougeais plus.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;On me retient&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Les ronces de mers, d\u00e9clara-t-il, s\u00fbr de lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me montra ses jambes \u00e9gratign\u00e9es. Je ne voulais pas arracher le lien, mais m\u2019en d\u00e9faire pacifiquement. Au contact, je sentis des doigts, fins et lisses, qui se retir\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il y avait quelqu\u2019un&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Mild riait toujours. Il s\u2019amusait de tout. Une autre main me saisit et je fus transi. Je voulais la voir. Je plongeai la t\u00eate et d\u00e9couvris de longs filaments \u00e9pineux pos\u00e9s sur mon mollet. J\u2019approchai mes doigts. Les fils devinrent lisses et s\u2019\u00e9cart\u00e8rent. Ils disparurent dans une fissure du sol. Que voulaient-ils&nbsp;? Le fond obliqua soudainement et nous n\u2019e\u00fbmes plus pied. De retour sur la barque, je dus ramer pendant que Mild observait attentivement l\u2019\u00eelot grossir. Il me fit signe d\u2019arr\u00eater.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Une baleine, me pr\u00e9vint-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me redressai. Je n\u2019en avais jamais vu. Le dos bleu de l\u2019animal \u00e9mergeait et brillait au soleil. Sa taille d\u00e9passait dix toises. Elle d\u00e9crivit une boucle pour nous faire face. Sa t\u00eate \u00e9tait longue et plate, garnie de fanons. On ne percevait pas ses yeux perdus au milieu des parasites qui la colonisaient. Elle ouvrit grand sa bouche et projeta une puissante gerbe d\u2019eau qui nous refoula.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Elle veut qu\u2019on parte, d\u00e9clarai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Nous l\u2019affronterons&nbsp;! lan\u00e7a Mild.<\/p>\n\n\n\n<p>Il prit un aviron et rama pour la d\u00e9fier. La cr\u00e9ature ondulait. Ses mouvements avaient de plus en plus d\u2019amplitude et cr\u00e9aient des remous.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Elle nous menace, dis-je. Que pouvons-nous contre elle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques brasses encore et c\u2019\u00e9tait le heurt. Je percevais maintenant ses yeux noirs et son regard doux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Elle ne nous fera pas de mal, affirma Mild.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s\u2019extirpa du milieu liquide par un violent battement de queue et retomba lourdement. Une vague nous ramena en arri\u00e8re. Mon ami revint \u00e0 la charge. La baleine plongea et disparut.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Elle voulait que nous rentrions, dis-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Elle n\u2019a pas r\u00e9ussi. Les ronces n\u2019ont pas r\u00e9ussi. Nous irons jusqu\u2019au bout.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous pass\u00e2mes les derniers r\u00e9cifs qui prot\u00e9geaient l\u2019\u00eelot. Il ne restait que quelques coups de rames \u00e0 donner pour atteindre un point d\u2019acc\u00e8s. Le vent se leva, soudain, violent. Il nous livra un combat singulier pour nous chasser. L\u2019affronter \u00e9tait impossible. Nous devions rester couch\u00e9s au fond de notre embarcation pour \u00e9viter ses gifles \u00e9tourdissantes. Nous f\u00fbmes repouss\u00e9s. Mild \u00e9tait t\u00eatu et repartait au combat. Les assauts \u00e9taient violents, permanents, blessants. L\u2019acharnement de mon ami demeurait vain face \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e9ment d\u00e9cha\u00een\u00e9&nbsp;; nous reculions. Tout \u00e0 coup, il plongea et emprunta la voie sous-marine. Je le vis sortir deux fois la t\u00eate hors des flots agit\u00e9s pour reprendre sa respiration et il atteignit l\u2019\u00eelot. Le vent, vaincu, se dissipa. La troisi\u00e8me sommation de notre alli\u00e9 avait \u00e9chou\u00e9&nbsp;; nous n\u2019\u00e9coutions pas celui qui d\u00e9ployait sa magie pour nous prot\u00e9ger.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019amarrai la barque dans une fracture de la roche et emprisonnai le cordage. Nos v\u00eatements \u00e9taient secs, prot\u00e9g\u00e9s dans nos sacs. Nous pass\u00e2mes le lin et le cuir pour rencontrer les myst\u00e9rieuses habitantes. Mild portait son \u00e9p\u00e9e courte au c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;En avons-nous besoin&nbsp;? demandai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Un capitaine sans son arme&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Une demande en mariage sous la menace du fer&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il ria. Je laissai tout mon \u00e9quipement derri\u00e8re moi. Notre progression \u00e9tait risible, \u00e0 quatre pattes, sur la roche couverte d\u2019algues glissantes qui nous ramenait aux premiers temps de notre enfance&nbsp;: explorateurs intr\u00e9pides et insouciants.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019elles ne nous voient pas ainsi&nbsp;! cria Mild.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Des hommes \u00e0 leurs pieds&nbsp;! r\u00e9pliquai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous parv\u00eenmes \u00e0 atteindre leur sanctuaire \u00e9pargn\u00e9 par les mar\u00e9es. Nous marchions sur le plat, enfin debout, sous un soleil ardent. Nous parcourions un jardin o\u00f9 poussaient des plantes marines enracin\u00e9es dans le roc. Les couleurs manquaient, mais les formes \u00e9taient vari\u00e9es. Des esp\u00e8ces \u00e0 tiges, \u00e0 branches, \u00e0 rames, \u00e0 corps maigre ou gonfl\u00e9 suintaient et \u00e9taient agit\u00e9es par des courants invisibles. Les remous pouvaient \u00eatre violents et la danse des v\u00e9g\u00e9taux nous surprenait, nous d\u00e9s\u00e9quilibrait. Le spectacle \u00e9tait magique, comme si nous \u00e9tions sous l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Les parfums sont envo\u00fbtants, affirma Mild.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallait que je le croie. Je ne sentais rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Des monolithes blancs pavaient l\u2019espace. Nous les pensions bruts, mais ils \u00e9taient de fines statues de nacre sculpt\u00e9es par des mains de ma\u00eetre. Elles repr\u00e9sentaient des hommes en larmes, en grande souffrance, bras et mains tendus vers le ciel ou crisp\u00e9s sur la poitrine. Ils se tenaient debout, accroupis, genoux au sol ou effondr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Un pr\u00e9sage&nbsp;? l\u2019interrogeai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>Mild ne riait plus. Le r\u00e9alisme des traits \u00e9tait saisissant, la douleur palpable. Nos h\u00f4tes se pr\u00e9sent\u00e8rent enfin. Elles sortirent d\u2019un d\u00f4me, grandes dames nues \u00e0 la peau opaline. L\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre, elles nous \u00e9blouirent par leur silhouette \u00e9lanc\u00e9e et leurs courbes gracieuses. Elles ressemblaient \u00e0 nos femmes, sans syst\u00e8me pileux, avec des yeux d\u2019or et une chevelure dansante d\u2019algues vertes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Des monstres, d\u00e9clarai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Des d\u00e9esses, r\u00e9pliqua Mild.<\/p>\n\n\n\n<p>Elles se rapprochaient. Les traits de leur visage \u00e9taient fig\u00e9s. Elles portaient un masque, celui de la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9. Mon ami s\u2019inclina et je l\u2019imitai.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mild, dit-il pour se pr\u00e9senter. Fils h\u00e9ritier de l\u2019Ordre, descendant du Grand pr\u00eatre Cekatre. Je demande la main de votre souveraine.<\/p>\n\n\n\n<p>Une avan\u00e7a, jeune et d\u00e9licate. Ses pieds laissaient des traces humides sur la roche lisse. Elle communiquait avec des sons qui n\u2019appartenaient pas \u00e0 notre langage.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je suis l\u2019h\u00e9riti\u00e8re de l\u2019\u00e9minence, dit-elle enfin dans notre langue. Nos mondes ne doivent pas se rencontrer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Nous vivons dans le m\u00eame, r\u00e9pliqua Mild. Gr\u00e2ce \u00e0 moi, vous n\u2019aurez plus \u00e0 vous cacher.<\/p>\n\n\n\n<p>Les suivantes \u00e9changeaient des regards surpris. Elles \u00e9mettaient des bruits inqui\u00e9tants, bouches ferm\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Rentrez chez vous&nbsp;! dit l\u2019h\u00e9riti\u00e8re. Nous ne vous tuerons pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Mild ria. Toutes l\u2019observaient.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je viens prendre votre main. Nous nous marierons et aurons des enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>Il caressa son \u00e9paule. Les suivantes s\u2019exclam\u00e8rent bruyamment. Il se tourna vers moi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Touche-la&nbsp;! me dit-il. Elle est douce et chaude.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019osais m\u00eame pas y penser. Sa peau semblait d\u2019\u00e9cailles, mais n\u2019en avait que le dessin.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je vis sur ce rocher, d\u00e9clara-t-elle Vos habitudes ne sont pas les n\u00f4tres. Nous ne nous marions pas et n\u2019avons pas d\u2019enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous \u00eates une femme et je suis un homme. Nous essaierons.<\/p>\n\n\n\n<p>Il souriait, l\u2019air malicieux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Venez&nbsp;! ordonna-t-elle. Vous verrez la femme que je serai.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se fraya un passage parmi ses suivantes qui nous dardaient de regards malveillants. Elle s\u2019enfon\u00e7a dans le d\u00f4me et nous la suiv\u00eemes. De petites cr\u00e9atures de lumi\u00e8re rampaient sur les parois et \u00e9clairaient notre chemin. Nous descendions dans les profondeurs de l\u2019\u00eelot. Nos pieds trouv\u00e8rent bient\u00f4t l\u2019eau, chaude et charg\u00e9e d\u2019un parfum suave &#8211; d\u2019apr\u00e8s les dires de mon compagnon -. Une an\u00e9mone de mer g\u00e9ante servait de lit \u00e0 la dame de Mel. Ses tentacules roses dansaient dans les airs et se perdaient dans les fonds obscurs. La souveraine dormait en son c\u0153ur. Elle ouvrit \u00e0 peine les yeux et accoucha d\u2019un \u0153uf g\u00e9latineux que la bouche de la plante avala.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Que fait-elle&nbsp;? demanda Mild.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;La vie est au fond des oc\u00e9ans, r\u00e9pondit l\u2019h\u00e9riti\u00e8re. L\u2019an\u00e9mone y verse le Substrat des naissances. Je prendrai bient\u00f4t sa place.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je vous offre un autre destin. Vous serez heureuse et pr\u00e9serv\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Celui-l\u00e0 m\u2019honore.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne vous laisse pas le choix. Nous nous marierons parce que vous \u00eates unique.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;D\u2019autres l\u2019\u00e9taient avant moi et le seront apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais je vous aurai, vous&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Il posa ses l\u00e8vres sur les siennes. Les suivantes rest\u00e8rent silencieuses. Je ressentais leur tension. Les tentacules de l\u2019an\u00e9mone nous fr\u00f4l\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Nos destins sont d\u00e9sormais scell\u00e9s, dit Mild. Je vous ai embrass\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa main \u00e9tait dans celle de sa d\u00e9esse. Elle nous ramena \u00e0 la lumi\u00e8re du jour.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous allez d\u00e9couvrir le jardin des dames de Mel, dit-elle. Les roses d\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Parfait, dit Mild. Nous organiserons la f\u00eate ici. Le mariage sera grandiose. Les caravelles de l\u2019Ordre viendront en nombre s\u2019amarrer au rocher. Nous dresserons le banquet et festoierons plusieurs nuits. Mes s\u0153urs \u00e9duqueront les v\u00f4tres sur nos coutumes. Toutes vos dames trouveront un \u00e9poux chez nos beaux officiers.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me d\u00e9signait du regard. Son sourire \u00e9tait complice, mais il ne devait rien attendre de moi. J\u2019\u00e9tais terrifi\u00e9. Un mal\u00e9fice l\u2019avait priv\u00e9 de sa lucidit\u00e9, j\u2019avais encore la mienne.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous ne vivrez plus isol\u00e9es, poursuivit-il. Nous conna\u00eetrons vos secrets et vous ferez partie des n\u00f4tres. La Main Blanche est une, vous en serez.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9tour d\u2019un chemin, nous d\u00e9couvr\u00eemes un rosier gigantesque. Il prenait naissance dans une nappe d\u2019eau agit\u00e9e par un courant myst\u00e9rieux. Sa tige \u00e9paisse s\u2019enfon\u00e7ait dans une anfractuosit\u00e9 du sol et ses branches \u00e9pineuses courraient sur toutes les asp\u00e9rit\u00e9s de la roche.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Quand une dame de Mel s\u2019\u00e9teint, le rosier l\u2019immortalise, dit l\u2019h\u00e9riti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle caressait d\u00e9licatement une fleur aux p\u00e9tales innombrables, blancs aux reflets d\u2019argent, qui pleurait des larmes sal\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Laissez-vous envahir par son parfum&nbsp;! ordonna notre h\u00f4te.<\/p>\n\n\n\n<p>Mild colla son nez sur la corolle et ferma les yeux pour mieux appr\u00e9cier sa senteur. Je l\u2019imitai, par politesse, mais ne respirais qu\u2019un air sans ar\u00f4me, comme d\u2019habitude. Les suivantes \u00e9taient tr\u00e8s attentives. Nous tombions dans un pi\u00e8ge.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je c\u00e9l\u00e8bre ce mariage \u00e0 ma mani\u00e8re, dit la jeune dame.<\/p>\n\n\n\n<p>Mild ne riait plus. Une peine soudaine le poss\u00e9dait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous resterez pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 avec moi, ajouta-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Des larmes coulaient des yeux de mon ami. Son regard d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 plongeait dans celui de l\u2019h\u00e9riti\u00e8re. Il implorait silencieusement sa cl\u00e9mence, mais elle n\u2019en avait que faire. Elle m\u2019observait, inqui\u00e8te. La peau de Mild changea de couleur. Il n\u2019arrivait plus \u00e0 bouger. Je comprenais\u2026 La nacre\u2026 Les statues\u2026 Pas d\u2019artiste aux mains habiles, mais une mal\u00e9diction. Mon compagnon se tourna vers moi, me supplia de l\u2019aider, mais je ne pouvais rien faire. Il se figea, blanc et triste pour toujours. Les suivantes s\u2019agitaient autour de ma personne.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019est-ce qui vous prot\u00e8ge&nbsp;? demanda l\u2019h\u00e9riti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Une vie am\u00e8re, sans parfum.<\/p>\n\n\n\n<p>Je tirai l\u2019arme de Mild.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Partez, nous ne vous retiendrons pas&nbsp;! affirma-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Faites-le revivre&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il restera ainsi pour toujours.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle l\u2019avait tu\u00e9. Je n\u2019avais pas pu le d\u00e9fendre, il fallait que je le venge. J\u2019enfon\u00e7ai ma lame dans le ventre mou de la d\u00e9esse. Son regard d\u2019or devint sombre et elle mourut. Ses suivantes \u00e9mirent des sons aigus qui perc\u00e8rent mes tympans. Elles se rapprochaient, criaient de plus en plus fort. Je faisais tourner mon \u00e9p\u00e9e pour les faire fuir et mes mains ne pouvaient prot\u00e9ger mes oreilles. Le mal \u00e9tait atroce. Ma t\u00eate \u00e9tait sur le point d\u2019exploser. Soudain, je sombrai. Le n\u00e9ant. Quand je rouvris les yeux, j\u2019\u00e9tais sous l\u2019eau. Je n\u2019entendais plus rien. Mes assaillantes voulaient me noyer. Je sentais leurs mains peser sur mes \u00e9paules et m\u2019enfoncer au plus pr\u00e8s de la tige \u00e9pineuse du rosier. J\u2019\u00e9touffais. Je me relevai brusquement, revigor\u00e9 par la rage. Mes ennemies \u00e9taient nombreuses, mais effray\u00e9es. Je r\u00e9cup\u00e9rai l\u2019arme et les repoussai de nouveau pour atteindre la salle de l\u2019an\u00e9mone. Je paniquais de ne plus rien entendre. Mes pas dans l\u2019eau ne produisaient aucun son. Mon souffle \u00e9tait muet, comme la col\u00e8re des suivantes qui \u00e9taient toujours derri\u00e8re moi. L\u2019an\u00e9mone g\u00e9ante d\u00e9ploya ses longs tentacules pour me repousser. Je les taillai par petits bouts. Ceux qui me touchaient br\u00fblaient ma peau, mais j\u2019avan\u00e7ais sans faiblir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Faites revivre mon ami&nbsp;! hurlai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais plus de voix. Atteignait-elle les oreilles de la dame de Mel&nbsp;? Je ne le savais pas. La dormeuse ouvrit les yeux et pondit un nouvel \u0153uf de g\u00e9latine que la bouche de la plante avala. Furieux, je perforai le corps spongieux du polype. Un liquide noir coula. Il \u00e9tait bouillant et m\u2019obligea \u00e0 sortir de l\u2019eau. La dame chuta et ne remonta pas \u00e0 la surface. Ses protectrices, l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre, plong\u00e8rent pour la rejoindre et me laiss\u00e8rent seul sur l\u2019\u00eelot. Je marchai p\u00e9niblement jusqu\u2019au rosier et retrouvai Mild. Je ne pouvais pas rentrer sans lui. Le poids de la nacre \u00e9tait bien sup\u00e9rieur \u00e0 celui de la chair et j\u2019avais besoin d\u2019aide pour le porter. Je gagnai la barque et ramai en direction des p\u00eacheurs. Le vent, la baleine, les ronces des mers n\u2019\u00e9taient plus l\u00e0. Je vis les hommes avec leurs filets qui me regardaient sombrement. Ils pestaient. Leurs l\u00e8vres bougeaient, mais aucun son n\u2019en sortait. Leurs mots, peut-\u00eatre leurs insultes, ne pouvaient m\u2019atteindre. Je leur ordonnai de rejoindre le rocher et les mena\u00e7ai de repr\u00e9sailles s\u2019ils d\u00e9sob\u00e9issaient. Ils craignaient les dames, mais savaient qu\u2019un \u00e9v\u00e9nement s\u2019\u00e9tait produit qui avait mis fin \u00e0 leur r\u00e8gne. Les flots avaient trembl\u00e9, les poissons avaient fui. Les p\u00eacheurs d\u00e9couvrirent le sanctuaire, ses statues et sa flore vivante. Ils m\u2019aid\u00e8rent \u00e0 transporter Mild jusqu\u2019au rivage et me confi\u00e8rent une charrette pour le ramener \u00e0 Estase. Je leur promis qu\u2019ils seraient d\u00e9dommag\u00e9s, mais quand notre \u00e9missaire revint les voir, il ne trouva personne. Les p\u00eacheurs avaient disparu avec leurs barques. Plus aucun poisson, disait-on, n\u2019\u00e9tait revenu nager dans ces eaux.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e8re et les s\u0153urs de Mild furent terrass\u00e9es, mais elles purent pleurer le fils et le fr\u00e8re d\u00e9funt en sa pr\u00e9sence, immortalis\u00e9 dans son dernier instant de vie, figure triste et apeur\u00e9e d\u2019un enfant orgueilleux puni pour son caprice. Elles le gard\u00e8rent longtemps avec elles, dans un boudoir qui faisait office de chambre mortuaire, jusqu\u2019\u00e0 ce que son p\u00e8re d\u00e9cide de l\u2019exposer aux yeux de tous. Il ne se souvenait toujours pas du pr\u00e9nom de ce rejeton, et bien qu\u2019il le trouv\u00e2t extraordinaire, il choisit de le salir. Mild devint l\u2019incarnation du p\u00e9ch\u00e9. Cekatre, gr\u00e2ce \u00e0 la statue et une \u00e9pitaphe mensong\u00e8re, envoyait un message clair aux arrogants qui s\u2019\u00e9loignaient des pr\u00e9ceptes de l\u2019Ordre pour affronter les forces mal\u00e9fiques de la nature. Estase, d\u00e9j\u00e0 place incontournable du pouvoir religieux, devint lieu de p\u00e8lerinage.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9pourvu d\u2019audition, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 reclass\u00e9 parmi les moines. Le Grand pr\u00eatre me donna la mission d\u2019\u00e9crire l\u2019histoire de cet enfant d\u00e9sob\u00e9issant \u00e0 qui il \u00e9tait arriv\u00e9 malheur. Mild devait \u00eatre condamn\u00e9 pour avoir p\u00e9ch\u00e9 par orgueil et je souffrais qu\u2019il ne f\u00fbt pas plut\u00f4t admir\u00e9 pour sa hardiesse. Je ne supportais pas de voir les regards r\u00e9probateurs des voyageurs. Ils le pers\u00e9cutaient alors que je l\u2019aimais. Je livrai ma version au Grand pr\u00eatre. Elle \u00e9tait tout \u00e0 l\u2019honneur de son fils. Cekatre ne prit pas la peine de la lire jusqu\u2019au bout et crut sinc\u00e8rement que je n\u2019avais pas compris sa demande. Il eut piti\u00e9 d\u2019un ancien officier \u00e0 qui il manquait l\u2019odorat et l\u2019ou\u00efe. Il me d\u00e9chargea de ma mission. J\u2019\u00e9tais doublement bless\u00e9. Un autre me rempla\u00e7a qui noircit mon r\u00e9cit du venin du mensonge. Je ne pouvais l\u2019accepter.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour d\u2019orage, je quittai le monast\u00e8re pour retourner \u00e0 Longlem. Un passeur s\u2019\u00e9tait install\u00e9 au village avec sa famille et escortait les curieux contre de l\u2019argent. Beaucoup \u00e9taient des aventuriers en qu\u00eate d\u2019exploits et tous finissaient p\u00e9trifi\u00e9s. Le nombre de statues de nacre avait consid\u00e9rablement augment\u00e9. Le rosier \u00e9tait toujours intact et je lui arrachai une fleur. Je gagnai Estase et pendant la nuit trouvai les coupables, \u00e9veill\u00e9s ou endormis, que je p\u00e9trifiai gr\u00e2ce au charme de la rose. Quand je rentrai dans la chambre de Cekatre, il ronflait. Il respira le mal\u00e9fice \u00e0 plein nez et demeura dans son sommeil pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais r\u00e9crit la v\u00e9ritable histoire de Mild. Si le p\u00e8re avait voulu faire passer le fils pour un arrogant justement ch\u00e2ti\u00e9, dans ma version, Cekatre devenait l\u2019affabulateur logiquement condamn\u00e9 pour son d\u00e9samour filial et sa manipulation honteuse. Fier d\u2019avoir r\u00e9tabli la v\u00e9rit\u00e9 par un \u00e9crit qui fut largement diffus\u00e9, je me fis oublier en me retirant dans la citadelle des dames. Un matin vint un homme plus \u00e2g\u00e9 qui savait o\u00f9 me trouver. Il avait travers\u00e9 la mer depuis le continent voisin pour que je le suive dans sa chasse aux cr\u00e9atures de Mel. \u00ab&nbsp;Il y en a d\u2019autres, partout, pr\u00e8s des c\u00f4tes ou au milieu des oc\u00e9ans, des dames et des an\u00e9mones qui veillent au peuplement des mondes engloutis.&nbsp;\u00bb Ses r\u00e9cits me s\u00e9duisirent et je l\u2019accompagnai. Il n\u2019ouvrait jamais la bouche et me parlait d\u2019une voix claire. Le mystique avait beaucoup \u00e0 m\u2019apprendre et des pouvoirs \u00e0 m\u2019enseigner. Je ne le quittais plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Des ann\u00e9es plus tard, nous f\u00fbmes de passage \u00e0 Estase. Sur la cit\u00e9 planait l\u2019ombre de la mal\u00e9diction. Le nouveau Grand pr\u00eatre l\u2019avait d\u00e9sert\u00e9e par superstition, parce que son pr\u00e9d\u00e9cesseur y avait \u00e9t\u00e9 damn\u00e9 &#8211; comme certains nous le dirent &#8211; ou par crainte d\u2019un nouveau ch\u00e2timent &#8211; comme d\u2019autres l\u2019avanc\u00e8rent -. Je pr\u00e9sentai Mild \u00e0 mon compagnon de voyage. Les p\u00e8lerins ne venaient plus et le laissaient en paix. Fort d\u2019un nouveau pouvoir de communication par la pens\u00e9e, je tentai d\u2019entrer en contact avec lui. Je le voyais pleurer, le visage marqu\u00e9 par la d\u00e9solation et implorant mon aide. La statue restait muette. Je lui confiai ma nouvelle passion pour le peuple de Mel. Je d\u00e9sirais retrouver une repr\u00e9sentante de cette race d\u00e9clinante pour lui arracher ses secrets. Avec mon nouvel ami, nous en savions d\u00e9j\u00e0 beaucoup, mais il nous manquait l\u2019essentiel&nbsp;: la v\u00e9rit\u00e9 sur le c\u00e9r\u00e9monial du retour \u00e0 la vie des statues de nacre. \u00ab&nbsp;Nous nous reverrons&nbsp;\u00bb chuchotai-je. Mild \u00e9tait toujours triste, mes ses larmes avaient disparu. Je lui contai mes aventures sur les flots et mes d\u00e9couvertes exaltantes. \u00ab&nbsp;Tu n\u2019imagines pas la peur que les d\u00e9esses suscitent chez leurs adorateurs.&nbsp;\u00bb J\u2019entendais un rire. Je regardais autour de moi et ne voyais personne. \u00c9tait-ce possible&nbsp;? Je continuai. \u00ab&nbsp;Les ronces de mer et leurs longs doigts effraient les plus timor\u00e9s. La baleine \u00e9pouvante les plus courageux. Les vents magiques les secouent jusque dans leurs r\u00eaves.&nbsp;\u00bb Le rire se fit plus \u00e9clatant, c\u2019\u00e9tait bien Mild&nbsp;! \u00ab&nbsp;Aucun n\u2019aurait id\u00e9e de s\u2019approcher d\u2019une dame et encore moins de planter ses yeux dans les siens.&nbsp;\u00bb Je riais avec lui de son impudence. \u00ab&nbsp;Tu l\u2019as touch\u00e9e, embrass\u00e9e et presque conquise. \u00c0 pr\u00e9sent, tu sauras o\u00f9 t\u2019arr\u00eater&nbsp;!&nbsp;\u00bb Nous riions du drame qui l\u2019avait emport\u00e9. Le visage de Mild s\u2019\u00e9tait redessin\u00e9. Il ne pleurait plus. Il souriait. Ma promesse l\u2019avait rempli d\u2019espoir. Je lui jurai sur mon honneur que nous nous retrouverions bient\u00f4t pour rire de nouveau ensemble. Je n\u2019eus jamais d\u2019autre ambition&nbsp;; il fut et devait rester le seul parfum de ma vie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S\u00e9lection Short \u00c9ditions Na\u00eetre avec un titre de noblesse, avoir pour p\u00e8re le plus haut repr\u00e9sentant de l\u2019ordre religieux, pousser au sein d\u2019une m\u00e8re aimante, \u00eatre choy\u00e9 par ses s\u0153urs,&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":161,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[3],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/zabal.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/159"}],"collection":[{"href":"https:\/\/zabal.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/zabal.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/zabal.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/zabal.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=159"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/zabal.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/159\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":267,"href":"https:\/\/zabal.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/159\/revisions\/267"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/zabal.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/161"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/zabal.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=159"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/zabal.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=159"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/zabal.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=159"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}