{"id":141,"date":"2019-06-14T17:55:00","date_gmt":"2019-06-14T15:55:00","guid":{"rendered":"https:\/\/zabal.net\/?p=141"},"modified":"2025-03-31T11:17:42","modified_gmt":"2025-03-31T09:17:42","slug":"le-royaume-des-cieux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/zabal.net\/index.php\/2019\/06\/14\/le-royaume-des-cieux\/","title":{"rendered":"Le royaume des cieux"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><p>S\u00e9lection du jury Short \u00c9ditions<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne voudrais nullement influencer Votre Altesse, mais je pense que revenir sur votre d\u00e9cision serait catastrophique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le roi me tournait le dos. Il regardait par le hublot les nuages d\u00e9filer dans le ciel, sous nos pieds.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Si monsieur D\u2019Alembert venait \u00e0 \u00eatre captur\u00e9, poursuivis-je, le myst\u00e8re qui entoure votre r\u00e8gne serait an\u00e9anti et notre royaume menac\u00e9. Cela signerait d\u00e9finitivement la fin de la monarchie.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions seuls dans la salle de tr\u00f4ne. \u00c0 trois mille m\u00e8tres d\u2019altitude, sous les ballons gonfl\u00e9s d\u2019air chaud qui maintenaient le palais dans le ciel, on pouvait apercevoir les collines du Morvan cern\u00e9es par les cumulonimbus.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;J\u2019esp\u00e8re que le mauvais temps va cesser, Fran\u00e7ois, me dit le roi qui semblait se r\u00e9veiller d\u2019un profond sommeil. Je ne voudrais pas que les installations prennent l\u2019eau. La derni\u00e8re fois, il nous a fallu un mois pour tout vidanger, et nous avons perdu cinq cents m\u00e8tres.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Sire, je vous le r\u00e9p\u00e8te, si je ne peux pas descendre pour retrouver monsieur D\u2019Alembert, les installations n\u2019auront plus d\u2019importance.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je lui ai offert trop rapidement ma confiance. Ce jacobin m\u2019a bern\u00e9. Aurais-je d\u00fb \u00eatre plus m\u00e9fiant&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Sire, nous ne savons pas ce qui s\u2019est pass\u00e9. Il est pr\u00e9matur\u00e9 de parler de trahison. Je lui ai fait confiance moi aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais trois jours, rendez-vous compte&nbsp;! Il devrait \u00eatre rentr\u00e9 depuis longtemps avec l\u2019\u00e9quipement dont il dispose.<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur D\u2019Alembert s\u2019\u00e9tait envol\u00e9 avec une aile propuls\u00e9e. Au regard de son niveau de comp\u00e9tence et de la fiabilit\u00e9 du mat\u00e9riel, il \u00e9tait peu probable qu\u2019un incident technique ou une erreur de manipulation l\u2019ait retard\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Les Prussiens encerclent Paris, Sire, je ne vous apprends rien. Il ne doit pas \u00eatre si ais\u00e9 de\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Partez Ferdinand&nbsp;! Vous avez sans doute raison. Allez-y&nbsp;! Mais si vous ne revenez pas vous non plus, je pourrai dire adieu \u00e0 mon royaume c\u00e9leste.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ne vous en faites pas pour moi, Sire, je reviendrai et monsieur D\u2019Alembert \u00e9galement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;J\u2019aimerais en \u00eatre convaincu, Ferdinand, croyez-moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa Majest\u00e9 semblait abattue, une attitude qui lui collait malheureusement \u00e0 la peau. \u00c0 croire que le panache des rois s\u2019\u00e9tait affadi au fil des r\u00e9volutions. Monsieur Bergeron m\u2019attendait derri\u00e8re la porte. Comme d\u2019habitude, il avait espionn\u00e9 notre conversation.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Cet amplificateur de voix d\u00e9passe mes esp\u00e9rances, me confessa-t-il. J\u2019ai plac\u00e9 la capsule dans le sceptre, et je vous jure, Monsieur, que je pouvais presque entendre les pens\u00e9es de Sa Majest\u00e9&nbsp;! Tout cela va bien trop vite, m\u00eame pour nous. Je dois maintenant tester\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je vais emprunter la barque, le coupai-je. Est-elle encore charg\u00e9e&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oui, mais vous irez plus rapidement avec les ailes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne veux pas courir ce risque. Il ne nous reste plus que cette paire. La barque sera plus discr\u00e8te. Je descendrai la Seine \u00e0 la tomb\u00e9e du jour.<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur Bergeron concentra soudainement son attention sur les sons qu\u2019\u00e9mettait son oreillette.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Que se passe-t-il&nbsp;? demandai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Le roi s\u2019est endormi.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous savions tous les deux que le roi, \u00e9veill\u00e9 ou endormi, influait peu sur la gouvernance du Royaume des cieux. Seuls les artistes, les scientifiques et les techniciens fa\u00e7onnaient, sous l\u2019autorit\u00e9 des ministres dont je faisais partie, le royaume qui bient\u00f4t rayonnerait sur la plan\u00e8te. Je traversai la salle d\u2019\u00e9tude o\u00f9 nos ing\u00e9nieurs, sous l\u2019immense d\u00f4me lumineux con\u00e7u enti\u00e8rement en verre, \u0153uvraient du matin au soir. Ils se lev\u00e8rent pour me saluer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Monsieur le Ministre&nbsp;! m\u2019interpella un dessinateur. Je suis inquiet pour monsieur D\u2019Alembert. J\u2019esp\u00e8re que mes ailes ne sont pas en cause.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s l\u2019avoir rassur\u00e9, je quittai rapidement la salle Louis XIV, baptis\u00e9e du nom de celui qui avait inaugur\u00e9 le projet. J\u2019eus le temps de repenser \u00e0 son g\u00e9nie visionnaire pendant les sept minutes que dura ma descente vers l\u2019ombilic. Un air propuls\u00e9 freinait ma chute dans la goulotte \u00e9troite. L\u2019habitude avait transform\u00e9 la peur en amusement. J\u2019entendais r\u00e9sonner les paroles de notre roi avant-gardiste&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le g\u00e9nie se cache partout. Chez les enfants de nos nobles fain\u00e9ants autant que chez ceux de nos paysans. Cherchez&nbsp;! Trouvez&nbsp;! Instruisez et rassemblez les cerveaux qui \u0153uvreront pour le bien de tous, qui briseront les cha\u00eenes de l\u2019impossible progr\u00e8s que le calendrier du temps a cr\u00e9\u00e9es trop longues. Demain, je veux marcher sur les nuages, voir le soleil de plus pr\u00e8s.&nbsp;\u00bb. Pr\u00e8s de deux si\u00e8cles plus tard, son r\u00eave devenait r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le grincheux Th\u00e9odore m\u2019accueillit en bas, dans la pi\u00e8ce la plus \u00e9troite du complexe souterrain. J\u2019\u00e9tais, gr\u00e2ce \u00e0 mon rang, \u00e9pargn\u00e9 par sa mauvaise humeur. Il \u00e9tait le chef de la s\u00e9curit\u00e9 et tenait son r\u00f4le \u00e0 la perfection.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;On pr\u00e9pare la barque, me dit-il en serrant les dents pour s\u2019emp\u00eacher de hurler son m\u00e9contentement.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019entendais \u00e0 peine \u00e0 cause du brouhaha incessant de la machinerie \u00e0 vapeur. Dans la salle voisine, une centaine de moteurs envoyait de l\u2019air chaud dans les a\u00e9rostats.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous faudra-t-il en plus sortir arm\u00e9&nbsp;? me demanda-t-il, exasp\u00e9r\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Th\u00e9odore d\u00e9testait que nos cr\u00e9ations circulent \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Paris, pour lui, repr\u00e9sentait la plus grande menace, surtout au regard des \u00e9v\u00e9nements qui s\u2019y d\u00e9roulaient. Il imaginait le Royaume des cieux espionn\u00e9 par plusieurs pays europ\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Qu\u2019en pensez-vous&nbsp;? l\u2019interrogeai-je pour le radoucir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Prenez ce qu\u2019il vous faut pour ne laisser aucune trace de votre passage et de notre existence. C\u2019est tout ce que je pense.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait le m\u00e9rite d\u2019\u00eatre clair.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Donnez-moi le phaseur alors&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Le phaseur ressemblait \u00e0 un pistolet taill\u00e9 grossi\u00e8rement dans du graphite. Nous en avions une grande quantit\u00e9. Son concepteur, Isaac Saint Pierre, \u00e9tait mort en l\u2019\u00e9laborant. Il avait \u00e9t\u00e9 victime de l\u2019\u00e9nergie m\u00e9tallique qui servait au fonctionnement de l\u2019ensemble de nos cr\u00e9ations. Nous n\u2019arrivions pas \u00e0 la ma\u00eetriser \u00e0 grande \u00e9chelle. Je quittai l\u2019armurerie accompagn\u00e9 d\u2019un lieutenant qui me mena jusqu\u2019\u00e0 l\u2019embarcation.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;F\u00e9licitations pour votre promotion, dis-je \u00e0 l\u2019officier.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Merci Monsieur le Ministre. Travailler dehors est une grande satisfaction pour moi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je vous comprends. Qui sait, un jour, vous monterez peut-\u00eatre avec nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Il sourit pour m\u2019\u00eatre agr\u00e9able, mais il n\u2019y croyait pas. Il ne pouvait pas deviner que gr\u00e2ce \u00e0 monsieur D\u2019Alembert et aux informations qu\u2019il devait ramener de Paris, les travaux \u00e9taient susceptibles de s\u2019acc\u00e9l\u00e9rer rapidement. \u00catre pourvu d\u2019un casernement a\u00e9roport\u00e9 constituait une priorit\u00e9 pour l\u2019ensemble des ministres.<\/p>\n\n\n\n<p>La barque ressemblait en tout point \u00e0 celle d\u2019un p\u00eacheur lambda. Le syst\u00e8me de propulsion \u00e9tait immerg\u00e9. Seuls le gouvernail, fabriqu\u00e9 dans un alliage plus r\u00e9sistant que le bois, parfaitement maquill\u00e9, et le contacteur \u00e0 cl\u00e9 situ\u00e9 sous le si\u00e8ge auraient pu \u00e9veiller les soup\u00e7ons.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous pouvez me laisser, dis-je \u00e0 l\u2019officier. La nuit ne va pas tarder \u00e0 tomber.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tr\u00e8s bien, Monsieur le Ministre du D\u00e9veloppement, me r\u00e9pondit-il tr\u00e8s solennellement. Bon voyage \u00e0 vous.<\/p>\n\n\n\n<p>Je levai les yeux et discernai \u00e0 peine le palais et la goulotte aux reflets c\u00e9lestes. Les conseillers de Louis XIV lui avaient assur\u00e9 que le Morvan \u00e9tait le meilleur endroit pour installer le Royaume. Le ciel y \u00e9tait constamment voil\u00e9. \u00ab&nbsp;Personne ne le verra jamais&nbsp;\u00bb, avaient-ils jur\u00e9. Et ils ne s\u2019\u00e9taient pas tromp\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019Alembert, ministre de l\u2019Ext\u00e9rieur, \u00e9tait parti depuis trois jours. Il n\u2019aurait d\u00fb s\u2019absenter qu\u2019une journ\u00e9e. Je contr\u00f4lai la charge du phaseur. Il y avait assez de puissance pour creuser un crat\u00e8re de deux m\u00e8tres sous mes pieds. Th\u00e9odore n\u2019avait pas \u00e0 s\u2019inqui\u00e9ter. Je pouvais ais\u00e9ment effacer toute trace de mon existence.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le syst\u00e8me \u00e9labor\u00e9 de propulsion \u00e9tait une avanc\u00e9e r\u00e9volutionnaire, celui de la navigation automatique en \u00e9tait une autre. Le gouvernail \u00e9tait dirig\u00e9 par un cerveau-moteur \u00e9quip\u00e9 de multiples capteurs qui r\u00e9gulait \u00e9galement la vitesse, me laissant libre de travailler mes dossiers, voire de me reposer. La croisi\u00e8re allait durer sept heures et je devais entrer dans Paris au milieu de la nuit, un moment propice pour tromper la vigilance prussienne. L\u2019air \u00e9tait froid et humide, rempli d\u2019odeurs qui me rappelaient le temps o\u00f9 je vivais sur terre. Je me laissai d\u00e9border par l\u2019envie de partir avant le cr\u00e9puscule. L\u00e0-haut, le paysage manquait de couleurs et de perspective, r\u00e9duit \u00e0 une triste palette de tons bleus et gris et \u00e0 l\u2019\u00e9vanescence des nuages. Ici jaillissaient les couleurs de l\u2019arc-en-ciel que r\u00e9fl\u00e9chissait un relief solide. Je n\u2019avais pas quitt\u00e9 l\u2019embarcad\u00e8re depuis trente minutes qu\u2019un paysan me remarqua. Il chiquait son tabac sur le rivage. Ces rencontres n\u2019\u00e9taient pas rares, mais elles ne repr\u00e9sentaient aucun danger. Les dires d\u2019un ignare, qui passeraient pour des racontars, n\u2019arriveraient jamais aux oreilles des personnes d\u2019influence dans les grandes villes. Il allait divertir son entourage et reprendre son labeur sans que jamais la preuve de sa sinc\u00e9rit\u00e9 soit faite. Je dormis pr\u00e8s de cinq heures, envelopp\u00e9 dans une \u00e9paisse couverture, et me r\u00e9veillai en sursaut. Un coup de canon venait d\u2019\u00eatre tir\u00e9. Je me rapprochais de la capitale. L\u2019air \u00e9tait glac\u00e9. Soudain, je heurtai une boule de Moulins prisonni\u00e8re du givre. Je la laissai poursuivre son voyage. Comme je m\u2019y attendais, le cours de la Seine \u00e9tait entrav\u00e9 de filets. Je dus en d\u00e9couper trois avec mon sabre. Le si\u00e8ge \u00e9tait lev\u00e9, mais il restait encore quelques obstacles cens\u00e9s emp\u00eacher les communications avec l\u2019ext\u00e9rieur. Mes yeux s\u2019\u00e9taient habitu\u00e9s \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9 et la faible luminosit\u00e9 lunaire me permit de constater les ravages de la guerre. Des habitations et des ponts avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits. Voil\u00e0 o\u00f9 nous avait conduits la chute de la monarchie. Deux embarcations ennemies, plus grandes que la mienne, \u00e9taient amarr\u00e9es de chaque c\u00f4t\u00e9 du fleuve au niveau de Bercy. Je dus r\u00e9duire ma vitesse et prier notre bon roi Louis XIV pour ne pas \u00eatre rep\u00e9r\u00e9. Je fus entendu et pus d\u00e9barquer \u00e0 proximit\u00e9 du Louvre dans une ville \u00e9trangement d\u00e9serte et silencieuse. Le comte de Laroche, qui \u00e9tait acquis \u00e0 notre cause et qui avait d\u00e9j\u00e0 financ\u00e9 sa future r\u00e9sidence l\u00e0-haut, \u00e9tait notre homme de confiance dans la capitale. J\u2019amarrai mon v\u00e9hicule sur son quai priv\u00e9 et confiai \u00e0 l\u2019un de ses serviteurs un message \u00e0 lui remettre urgemment.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous choisissez un bien mauvais moment pour nous rendre visite, Monsieur le Duc, me dit Albert. La col\u00e8re gronde dans la ville qui est au bord de l\u2019explosion. Demain, l\u2019ennemi d\u00e9filera sur les Champs-\u00c9lys\u00e9es. Le peuple est humili\u00e9. Il se sent une nouvelle fois trahi par ses dirigeants. Le sang va se r\u00e9pandre, encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Albert vivait depuis dix ans sur le bateau marnois de monsieur Laroche. Il \u00e9tait habituellement d\u2019humeur joyeuse, mais cette fois, le d\u00e9sespoir l\u2019habitait. Il redoutait de devoir sacrifier sa vie pour une cause qui le d\u00e9passait. Je commen\u00e7ais \u00e0 comprendre ce qui avait pu retenir monsieur D\u2019Alembert. R\u00e9publicain convaincu, il s\u2019\u00e9tait ralli\u00e9 \u00e0 nous uniquement par passion pour les sciences. L\u2019\u00e9tendue de ses comp\u00e9tences nous avait pouss\u00e9s, malgr\u00e9 le risque, \u00e0 le mettre dans la confidence. Cela avait \u00e9t\u00e9 un succ\u00e8s. J\u2019\u00e9tais persuad\u00e9 qu\u2019il ne nous trahirait pas, mais je ne pouvais jurer de son ob\u00e9issance une fois son sang empoisonn\u00e9 par la haine, ce mal capable de transformer le plus sage des hommes en b\u00eate. Je marchai jusqu\u2019aux Tuileries o\u00f9 D\u2019Alembert \u00e9tait suppos\u00e9 se trouver. Je frappai \u00e0 la porte de Jean Ravillac, un ancien avocat proche de Louis Philippe et homme de confiance du roi. Ce fut D\u2019Alembert qui, apr\u00e8s m\u2019avoir identifi\u00e9 par la fen\u00eatre, m\u2019ouvrit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Que vous est-il arriv\u00e9&nbsp;? lui demandai-je une fois \u00e0 l\u2019abri de la luxueuse demeure. Pourquoi n\u2019\u00eates-vous pas rentr\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Impossible. La situation ici est trop grave. Vous a-t-on inform\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oui, sommairement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Demain, l\u2019ennemi d\u2019outre-Rhin doit marcher sur les Champs-\u00c9lys\u00e9es. C\u2019est un coup de poignard en plein c\u0153ur, une humiliation qu\u2019on nous impose et qu\u2019il faut agr\u00e9er. Les bottes prussiennes ne mart\u00e8leront pas impun\u00e9ment le pav\u00e9 parisien, le sol sacr\u00e9 de la r\u00e9volution. Je mourrai, Monsieur de Lombard, l\u2019arme \u00e0 la main.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il sortit celle qu\u2019il dissimulait sous son veston. C\u2019\u00e9tait un phaseur, le m\u00eame que le mien.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Avez-vous perdu la raison&nbsp;? Rangez cette arme et retournons l\u00e0-haut&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Il haletait. Le diable l\u2019habitait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;O\u00f9 sont vos ailes&nbsp;? l\u2019interrogeai-je. Qu\u2019a donn\u00e9 votre entretien avec monsieur Leprince&nbsp;? Ses \u00e9tudes sont-elles s\u00e9rieuses&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Oh combien&nbsp;! s\u2019exclama-t-il. Tout est l\u00e0, dans cette mallette. Partez et remerciez le roi pour sa confiance. Il est d\u2019une grandeur incomparable \u00e0 celle de ces vils monarchistes qui, dans ce nouveau gouvernement, trahissent leurs compatriotes. Il ne me reverra plus.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Donnez-moi votre phaseur&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je mourrai l\u2019arme \u00e0 la main, je vous ai dit, mais pas avant d\u2019avoir nettoy\u00e9 la place de la fange prussienne.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous avez jur\u00e9, Monsieur&nbsp;! r\u00e9pliquai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et aujourd\u2019hui je parjure&nbsp;! N\u2019ayez crainte, il ne restera rien de tout cela&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Et vos ailes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je piquerai sur la colonne et tout dispara\u00eetra. N\u2019ayez crainte, je vous le r\u00e9p\u00e8te, il ne restera rien, ni de moi ni de nos inventions.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous rendez-vous compte des cons\u00e9quences d\u2019un tel acte&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;L\u2019honneur, Monsieur de Lombard. Mon honneur et celui de ma famille. Ma d\u00e9cision est prise.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne pouvais pas le laisser faire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Raisonnez-vous et rentrez avec moi&nbsp;! Confiez-moi votre arme&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais saisi la mienne. Il la remarqua sous mon manteau.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Quelle mouche vous a piqu\u00e9, D\u2019Alembert&nbsp;? insistai-je. Vous \u00eates un g\u00e9nie embarqu\u00e9 dans le plus grand projet de tous les temps. N\u2019allez pas d\u00e9truire tous nos espoirs&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur de Ravillac nous rejoignit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 sermonn\u00e9, affirma ce dernier, mais rien n\u2019y fait. Il est atteint de la fi\u00e8vre mortelle de la r\u00e9volution. La raison lui \u00e9chappe. Et puisque votre pr\u00e9sence ne le fera pas changer d\u2019avis, je sugg\u00e8re de l\u2019\u00e9liminer.<\/p>\n\n\n\n<p>Tentait-il de l\u2019effrayer ou \u00e9tait-il s\u00e9rieux&nbsp;? Je savais que Ravillac briguait une place de ministre. Le roi m\u2019en avait inform\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Monsieur D\u2019Alembert a plus de valeur que le roi et ses sujets r\u00e9unis, dis-je. Ressaisissez-vous, tous les deux&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Notre h\u00f4te ne plaisantait pas. Il pointa son pistolet sur l\u2019insurg\u00e9. Ce dernier n\u2019avait plus le choix. Soit il mourait, soit il rentrait dans le rang en abandonnant son projet suicidaire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Il y a une soif de vengeance que vous, monarchistes, ne pouvez comprendre. Celle du peuple manipul\u00e9, bless\u00e9 dans sa chair, meurtri dans son \u00e2me, qui sert les int\u00e9r\u00eats des classes privil\u00e9gi\u00e9es et qui ne r\u00e9colte en retour que l\u2019indiff\u00e9rence. On a aboli l\u2019esclavage, mais pas le servage. Ce monde n\u2019en finira jamais de\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ravillac le coupa.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mais vous virez anarchiste, mon bon D\u2019Alembert&nbsp;! lan\u00e7a-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon ami et confr\u00e8re \u00e9tait \u00e9puis\u00e9. Il avait tra\u00een\u00e9 de r\u00e9unions clandestines en rassemblements populistes pour se saouler de discours crach\u00e9s par les meneurs de l\u2019insurrection. Ses vieux d\u00e9mons refaisaient surface.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est pour construire un monde meilleur que le royaume s\u2019est \u00e9lev\u00e9, r\u00e9pliquai-je. L\u2019avez-vous oubli\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il se calma et rengaina son phaseur. Sa fougue s\u2019\u00e9tait dissip\u00e9e comme une volute de fum\u00e9e balay\u00e9e par un vent de bon sens. Ravillac baissa son arme. Je gardai la main sur la mienne pour le neutraliser si jamais D\u2019Alembert venait \u00e0 le courroucer de nouveau. La vie du savant m\u2019importait plus que la sienne.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Nous devons rentrer, r\u00e9p\u00e9tai-je. O\u00f9 avez-vous cach\u00e9 vos ailes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Elles sont \u00e0 Montmartre, r\u00e9pondit Ravillac. Vous ne pourrez pas les r\u00e9cup\u00e9rer maintenant. C\u2019est un point strat\u00e9gique pour les insurg\u00e9s. Je m\u2019en chargerai plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Hors de question&nbsp;! r\u00e9pliquai-je. Ce n\u2019est pas un jouet. Qui en a la garde&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Roussin, dit D\u2019Alembert.<\/p>\n\n\n\n<p>Roussin \u00e9tait le plus \u00e2g\u00e9 de nos collaborateurs. Il avait brill\u00e9 autrefois comme artiste peintre. Ses portraits \u00e9taient renomm\u00e9s. L\u2019\u00e9mergence de la photographie l\u2019avait rel\u00e9gu\u00e9 au rang des inutiles et comme un malheur ne frappait jamais seul, il \u00e9tait devenu aveugle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous pr\u00e9f\u00e9rez qu\u2019il s\u2019envole \u00e0 ma place&nbsp;? ironisa Ravillac.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Nous reviendrons chercher les ailes lorsque la situation sera apais\u00e9e, dis-je.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre h\u00f4te disparut, contrari\u00e9 de ne pas pouvoir s\u2019amuser avec notre jouet technologique. Je quittai la r\u00e9sidence avec D\u2019Alembert encore sonn\u00e9 par sa capitulation. La rue de Rivoli \u00e9tait d\u00e9serte. Une d\u00e9tonation lointaine me rappela qu\u2019\u00e0 chaque instant nous pouvions \u00eatre surpris par l\u2019occupant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Pardonnez-moi, mon ami&nbsp;! lan\u00e7a D\u2019Alambert. Je ne sais pas ce qui m\u2019a pris.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;C\u2019est du pass\u00e9. Rentrons.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Comment \u00eates-vous venu&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Avec la barque. Nous devons rejoindre les quais.<\/p>\n\n\n\n<p>Une patrouille prussienne quittait le jardin des Tuileries. Quatre soldats escortaient un insurg\u00e9 qu\u2019ils avaient rou\u00e9 de coups. Soudain, un militaire s\u2019effondra. Je per\u00e7us le sifflement du phaseur derri\u00e8re moi. D\u2019Alembert, plong\u00e9 dans l\u2019obscurit\u00e9, avait fait feu et tira une nouvelle fois avec pr\u00e9cision. Un deuxi\u00e8me fantassin tomba. Les troupiers encore debout paniquaient. Ils cherchaient la provenance de ces tirs silencieux et le captif en profita pour filer. Je saisis l\u2019arme de D\u2019Alembert pour la lui arracher, mais il r\u00e9sista. Son regard traduisait toute sa d\u00e9termination. Je ne pouvais plus esp\u00e9rer le raisonner.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Vous \u00eates soulag\u00e9&nbsp;? dis-je en le bousculant. Vous \u00eates content de vous&nbsp;? Que va-t-on faire maintenant&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il visait les deux hommes qui s\u2019\u00e9chappaient et qui \u00e9taient encore \u00e0 port\u00e9e de tir. Il n\u2019eut pas le temps de faire feu. Je le frappai au visage et il tomba \u00e0 terre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne les laisserai pas s\u2019installer chez nous, dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Il essuya du revers de sa manche le filet de sang qui coulait de sa bouche.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Venez avec moi&nbsp;! ordonnai-je. Il faut faire dispara\u00eetre les corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils \u00e9taient trop lourds. Traverser le jardin pour les jeter dans la Seine nous aurait pris trop de temps.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Quel g\u00e2chis&nbsp;! lan\u00e7ai-je. Vous avez conscience de ce qui vous attend lorsque nous serons rentr\u00e9s. Le conseil\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Partez sans moi&nbsp;! m\u2019interrompit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me remit son arme et d\u00e9roba les fusils de ses victimes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Tout est dans la mallette. Vous comprendrez. Ma contribution s\u2019ach\u00e8ve ici. Je suis d\u00e9sormais engag\u00e9 dans ce combat men\u00e9 par le peuple. Il m\u2019est insupportable de voir ma ville, celle de mes parents et arri\u00e8re-grands-parents livr\u00e9e \u00e0 l\u2019ennemi et c\u00e9d\u00e9e \u00e0 des fossoyeurs de la patrie.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne pouvais plus le convaincre. Il \u00e9tait d\u00e9finitivement perdu pour notre cause.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Ne vous inqui\u00e9tez pas, ajouta-t-il. Les ailes resteront \u00e0 leur place. Demain matin je serai mort. Mort et heureux d\u2019avoir combattu pour mes id\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aurais d\u00fb le tuer pour \u00e9viter tout risque qu\u2019il ne revienne sur sa d\u00e9cision et ne choisisse d\u2019utiliser les ailes pour mener une offensive remarquable, mais je ne le fis pas. Il s\u2019enfon\u00e7a dans le jardin les armes \u00e0 la main et disparut pour toujours. Je retournai au bateau marnois o\u00f9 m\u2019attendait Albert.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Monsieur le comte vous invite \u00e0 patienter jusqu\u2019au d\u00e9fil\u00e9 de demain et vous sugg\u00e8re de ne quitter la ville qu\u2019apr\u00e8s, me dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette parade, pour Laroche, \u00e9tait un divertissement. Ses vraies pr\u00e9occupations, comme les miennes, \u00e9taient ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Savez-vous si monsieur Laroche souhaite profiter de mon moyen de locomotion pour rejoindre le Royaume en ma compagnie&nbsp;? lui demandai-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je ne sais pas, Monsieur le Duc. Il ne m\u2019a rien dit \u00e0 ce sujet. Moi, je le voudrais bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Je d\u00e9tournai le regard. Albert savait qu\u2019il n\u2019y avait pas sa place.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Monsieur le duc pense que les royalistes vont revenir au pouvoir&nbsp;? m\u2019interrogea-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Quel est votre avis, Albert&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Royaume, empire, r\u00e9publique\u2026 Je crois simplement que je ne suis pas bien n\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le malheureux ne savait pas que nous \u0153uvrions pour lui, que monsieur D\u2019Alembert avait fait don de son g\u00e9nie et courait b\u00eatement \u00e0 la mort pour lui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Nous en reparlerons, Albert. Remerciez Laroche pour sa proposition, mais je suis press\u00e9. Je rentre.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019enclenchai le pilotage automatique et la barque s\u2019\u00e9loigna de la berge. Mon envie d\u2019ouvrir la mallette pour en d\u00e9couvrir le contenu \u00e9tait grande, mais il faisait nuit noire et je n\u2019allais pas prendre le risque de me faire rep\u00e9rer \u00e0 cause d\u2019une lumi\u00e8re que Th\u00e9odore nous interdisait d\u2019utiliser \u00e0 moins d\u2019une absolue n\u00e9cessit\u00e9. Soulager ma frustration n\u2019en \u00e9tait pas une et je me r\u00e9solus \u00e0 patienter. Sur le qui-vive pendant la premi\u00e8re demi-heure, je m\u2019allongeai et m\u2019offris un long repos une fois les filets franchis. Qu\u2019allais-je dire au roi&nbsp;? Je ne souhaitais pas parler de trahison. D\u2019Alembert \u00e9tait un exalt\u00e9 et avait manqu\u00e9 de sagesse. Cet imb\u00e9cile s\u2019\u00e9tait d\u00e9tourn\u00e9 des sciences pour d\u00e9fendre un id\u00e9al funeste. Le roi n\u2019avait pas \u00e0 s\u2019en inqui\u00e9ter. Son ministre rebelle, qu\u2019il n\u2019avait jamais r\u00e9ellement appr\u00e9ci\u00e9, n\u2019allait pas le trahir. Il nous privait juste, et tr\u00e8s regrettablement, de ses comp\u00e9tences. Je m\u2019endormis en imaginant une machine capable d\u2019enregistrer le savoir d\u2019un homme et de le restituer sur demande. Je me r\u00e9veillai avec un rhume carabin\u00e9. De retour au palais, o\u00f9 le temps semblait ne jamais s\u2019\u00e9couler, je retrouvai nos concepteurs \u00e0 l\u2019ouvrage. Pench\u00e9s sur leurs tables de travail, ils dessinaient, \u00e9crivaient, calculaient. Monsieur Bergeron s\u2019affairait \u00e0 l\u2019exp\u00e9rimentation d\u2019un \u0153il de t\u00e9l\u00e9surveillance tandis que le roi, dans la salle du tr\u00f4ne, scrutait le ciel. Je le conviai \u00e0 la r\u00e9union qui allait changer notre destin. J\u2019ouvris la mallette sous le regard \u00e9bahi de nos collaborateurs. Monsieur Leprince avait conceptualis\u00e9 un syst\u00e8me de cr\u00e9ation d\u2019\u00e9nergie qui exploitait le rayonnement solaire. Chaque ballon allait pouvoir chauffer son propre air et devenir autonome. Notre raccordement \u00e0 la terre, via l\u2019ombilic, allait dispara\u00eetre et nous allions enfin pouvoir voler au-dessus de la plan\u00e8te. Demeures, jardins et ateliers \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 construits. Il suffisait de les relier \u00e0 de nouveaux a\u00e9rostats pour qu\u2019ils rejoignent le Royaume. Nous entrions dans l\u2019\u00e8re solaire, une cons\u00e9cration pour les adorateurs du souverain visionnaire. Nous part\u00eemes d\u00e9finitivement le 14 juin 1875 avec pour ambition de ne redescendre qu\u2019une fois nos armes antiguerres op\u00e9rationnelles et la nouvelle constitution ent\u00e9rin\u00e9e. Le roi \u00e9tait persuad\u00e9 que nous ne parviendrions jamais \u00e0 un consensus sur l\u2019\u00e9panouissement personnel, pilier d\u2019un r\u00e9gime durable. Tant pis, nous avions au moins un objectif et le plaisir de survoler le monde et ses \u00ab&nbsp;petits&nbsp;\u00bb habitants qui \u00e9taient notre raison d\u2019\u00eatre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S\u00e9lection du jury Short \u00c9ditions \u2014&nbsp;Je ne voudrais nullement influencer Votre Altesse, mais je pense que revenir sur votre d\u00e9cision serait catastrophique. Le roi me tournait le dos. 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